mercredi 30 septembre 2009

L'homme qui fait trembler France télécom

Un article du Nouvel Obs à lire...
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2342/articles/a409532-.html?xtmc=wenes&xtcr=11

Il illustre mon blog du 16 septembre....

Pression, management par le stress ?

L'homme qui fait trembler France Télécom


Louis Pierre Wenès, bras droit de Didier Lombard, le PDG de France Télécom, ne regrette rien. Mais ses méthodes pour moderniser l'ancien monopole public sont aujourd'hui mises en cause. Après la vague de suicides, le destin des deux hommes à la tête de la société est en suspens

On a fait parler les morts !» Installé dans le divan de son bureau à Arcueil, en banlieue parisienne, Louis-Pierre Wenès, le patron des activités françaises de France Télécom, désormais connues sous la marque Orange, est aussi carré dans son physique que dans ses certitudes. Redoute-t-il de perdre son poste après la vague de suicides ? «Je considérerais alors que je suis victime d'une monstrueuse manipulation», répond-il, glacial. Droit dans ses bottes, Wenès, 60 ans, semble plus furieux qu'embarrassé ou peiné. Pour lui, apparemment, cette affaire a été montée en épingle par les médias, instrumentalisés par les syndicats avant les élections au conseil d'administration le 15 novembre prochain. Dans son groupe, en effet, on ne se suicide pas plus qu'avant, et pas plus qu'ailleurs (voir ci- contre). En revanche, Wenès sous-estime gravement la crise que traverse sa maison. «Le climat social n'est pas si épouvantable que cela, affirme-t-il. Au cours de la période 2006-2008, 14 000 personnes ont changé de métier et près de 22 000 personnes sont parties sans que l'on ait de grèves massives dures...»

Il semble ne pas comprendre que les récents suicides ont révélé un profond mal-être chez l'opérateur. L'étincelle s'allume mi-juillet, avec les extraits accusateurs d'une lettre laissée avant sa mort par un expert en réseau mobile de Marseille. Beaucoup s'identifient à cet homme qui se dit victime d'un «management par la terreur». Et la parole se lâche : sur les mutations incessantes, le harcèlement... et ces séminaires où l'on apprend aux managers à mieux dégraisser (voir le «NO» du 17 septembre). Quelle est l'ampleur exacte du malaise ? Un audit, commandé au cabinet Technologia, le dira mi-novembre. Une chose est sûre : la contestation de terrain, jusqu'ici inaudible, a trouvé une formidable caisse de résonance. D'autant que ce ras-le-bol de la performance, du résultat à tout prix, est à présent légitimé par la crise du capitalisme financier.

Efficacité, économies et résultats financiers ont toujours été les «mantras» de Louis-Pierre Wenès. Issu d'une famille protestante assez modeste (son père était chef de fabrication), ce centralien a débuté chez Matra, mais a ensuite fait carrière dans le conseil, chez Coopers ?& Lybrand puis AT. Kearney. Amateur d'Art déco et de belles voitures, il possède l'ancien atelier des frères Martel, conçu pour ces sculpteurs célèbres par l'architecte Mallet-Stevens dans le 16e arrondissement parisien. A France Télécom, ses proches collaborateurs l'apprécient, expliquant qu'il a plus de coeur qu'il ne le laisse paraître. Reste que ses méthodes lui valent de solides inimitiés et les qualificatifs de «butor», voire de «boucher». «Wenès n'a jamais cessé d'être autre chose qu'un consultant pour qui les gens sont des variables d'ajustement, dit un ancien du groupe. Le management, la psychologie, ce n'est pas son truc.»


Un triple «big bang»
Wenès se reconnaît-il dans cette gestion par la terreur ? «Pas du tout ! répond-il en haussant le ton. Je revendique simplement un management exigeant.» Pour lui, le problème est simple : «Une petite partie des employés n'arrivent pas à changer de culture : passer du 22 à Asnières à la Livebox internet.» Vu d'Arcueil, le désarroi des plus fragiles représente en quelque sorte le dommage collatéral d'un formidable succès : avoir transformé l'ex-monopole des télécoms en champion mondial des industries de l'information. Avec ses positions mondiales dans le fixe, le mobile et l'internet, France Télécom est certes une belle réussite stratégique et financière. Didier Lombard, le PDG, et Wenès ont su achever de désendetter le groupe et faire face au triple «big bang» d'une dérégulation brutale, d'une concurrence sauvage et d'incessantes ruptures technologiques. Y avait-il une fatalité à ce que ce succès soit payé en détresse ? Non, répond un expert en ressources humaines : «Entre 1995 et 2002, Michel Bon avait initié le changement de culture sans pour autant pourrir le climat. Sur l'organisation du travail, les rétributions, les carrières, il avait même su donner un pouvoir réel au terrain.»

Seulement, gérant une entreprise publique, Bon n'avait pas la possibilité d'effectuer des acquisitions en payant par échange d'actions. Il a donc surpayé en cash l'opérateur britannique de téléphone mobile Orange (qui a ensuite donné son nom à l'ensemble du groupe). Fin 2002, après le krach internet, France Télécom s'est retrouvé étranglé par sa dette. Bombardé pompier d'un groupe au bord du dépôt de bilan, Thierry Breton fait alors mener un «audit éclair» par une armée de consultants. Formé à la restructuration brutale par Jean-Marie Descarpentries chez Bull, l'ex-patron de Thomson Multimédia met France Télécom «sous tension». Certains cadres se souviennent encore de la violence du séminaire au Tapis Rouge où les patrons de filiales sont appelés sur scène pour se voir humiliés publiquement...

«La pression tout le temps»
C'est dans cette ambiance commando que Louis-Pierre Wenès, alors responsable d'AT. Kearney France, est recruté pour réaliser un plan massif d'économies sur les achats. Une mission qu'il mène tambour battant. En février 2005, Didier Lombard, l'ex-directeur général de l'Industrie devenu mentor de Thierry Breton, remplace au pied levé son protégé, nommé au ministère de l'Economie, à Bercy. «Lombard est un X-Télécoms, un ancien de la maison : il est excité par la technologie et la stratégie. Mais le management, ce n'est pas sa culture», explique un cadre. Le nouveau PDG semble apprécier l'efficacité brutale de l'ex-consultant. «Louis- Pierre Wenès est à l'origine de 6 milliards sur les 15 milliards d'euros d'économies du plan Breton entre 2002 et 2006», répète-t-il souvent, à l'époque. Quand, en septembre 2006, il achève la restructuration du nouveau groupe Orange, passant d'une organisation par métiers (téléphone fixe, mobile, internet) à une organisation par pays, Lombard donne donc les clés de la France à Louis-Pierre Wenès.
Il sait pourtant que l'homme est peu apprécié des quadras de l'ère Bon : Didier Quillot, Jean-Noël Tronc, Olivier Sichel et quelques autres dirigeants préfèrent quitter la maison plutôt que passer sous son commandement. «Nous avions la possibilité de trouver de beaux postes ailleurs, dit l'un des transfuges de moindre rang. Mais, à la base, les gens souffrent en silence Ou, pour les plus fragiles, se jettent par la fenêtre...» Une interprétation qui fait bondir Wenès : «En 2005-2006, le business a fortement ralenti, ce qui nécessitait une gestion plus serrée, plus professionnelle. Certains de ces managers n'étaient pas en harmonie avec ce type d'environnement. C'est tout !»

Après le plan Thierry Breton, qui avait déjà fait partir 20 000 salariés de 2003 à 2006, Didier Lombard en remet une couche : son plan NExT prévoit 20 000 départs supplémentaires. Et Louis-Pierre Wenès l'exécute avec les méthodes musclées dont il n'a jamais fait mystère : «Je mets la pression tout le temps, je ne laisse pas de marge de manoeuvre», explique- t-il en mai 2007 à «la Tribune». Il faut dire que l'équation sociale est très compliquée : après avoir plongé France Télécom dans le bain de la concurrence, l'Etat privatise le groupe sans modifier le statut de ses agents français, qui restent à 65% des fonctionnaires. Du coup, la réduction d'effectifs se fait sur la base du volontariat, sans licenciements. «Avec l'ouverture d'un guichet de mobilité vers la fonction publique et la mise en place de généreux programmes d'aide à la reconversion, les salariés les plus aptes au changement sont partis dans la première vague, explique un expert en ressources humaines. A la fin, il ne restait que les gens les plus difficiles à faire bouger...» D'où, sans doute, l'augmentation de la pression pour les dégoûter.

Didier Lombard était-il conscient de cela ? «Il ne connaissait pas l'étendue du malaise : dans ce groupe, on ne parle pas au président des sujets qui fâchent», explique un cadre. La multiplication des signaux d'alerte a tout de même conduit France Télécom à mettre en place, il y a dix-huit mois, une nouvelle «cellule d'écoute et d'accompagnement» pour les personnels les plus fragiles. A la direction du groupe, pourtant, le risque d'une baisse des résultats semble peser plus lourd que celui d'un climat social délétère. Et le patron laisse les coudées franches à l'équipe de Wenès, qui réalise plus de la moitié des bénéfices du groupe.


Des mesures correctives
Du coup, non seulement Didier Lombard met un mois avant de réagir aux suicides de l'été, mais il a alors des mots désastreux, parlant de «petit choc» ou de «mode des suicides» ! La semaine dernière, il promet au ministre du Travail, Xavier Darcos : «Un nouveau contrat social dans l'entreprise» Et affirme : «Le France Télécom du mois de décembre ne sera pas le France Télécom d'aujourd'hui.» Les négociations éclair avec les syndicats vendredi dernier ont abouti à un ensemble important de mesures correctives. Mais peut-on impulser cette refondation avec une équipe dont les méthodes semblent avoir catalysé la crise ? «Il faut écou ter les gens davantage pour mieux faire notre travail, nous expliquait Louis-Pierre Wenès le vendredi 18 septembre. Mais je n'ai pas changé de volonté : on ne peut pas laisser l'immobilité s'installer. Si nous n'avançons pas, nous allons décrocher ou disparaître.»
En début de semaine, Lombard semblait dans l'idée d'imposer un changement de style à Wenès, mais il n'envisageait pas de s'en séparer. Aura-t-il le choix ? Il est possible que l'Etat - encore actionnaire à 26% - force la main d'un patron qui n'a jamais été proche de l'Elysée. A moins que le contrecoup de ce séisme ne les emporte tous les deux : «C'est un peu leur affaire Kerviel, commente un observateur. Orange ne sortira pas indemne de cette crise qui affecte son image et sa marque.» Stéphane Richard, ancien patron de Nexity, puis directeur de cabinet de Christine Lagarde, avait été parachuté, au début de l'été, pour succéder à Didier Lombard fin 2010 ou début 2011. Une échéance qui paraît maintenant bien lointaine.

FRANCE TELECOM EN CHIFFRES

186 millions de clients dans 30 pays

Chiffre d'affaires : 53,5 milliards d'euros

Bénéfice net : 4,07 milliards d'euros

Effectifs : 187 000, dont 102 000 en France

Dominique Nora
Le Nouvel Observateur

NdR : ceci dit, LPW n'est pas le seul coupable....

10 commentaires:

bertrand a dit…

Je salue votre choix pour cet article bien ficelé de Dominique Nora mais ni la rédaction du NouvelObs ni la journaliste n'apprécieront la reproduction intégrale de cette propriété. L'intérêt d'un blog est de prendre la peine d'apporter votre analyse, pour lancer votre débat. Si vous avez si peu de chose à ajouter, déposer votre réaction minimaliste comme vous y invite la rédaction!

Prospectiviste a dit…

Souvenons nous d'un cas qui pourrait devenir celui de FT: Alcatel et de son remarquable patron qui emporté par la mode des délocalisation n'avait rien trouvé de mieux que de parler d'un groupe sans usines.On sait ce qu'il en est advenu.
C'est beau sur le papier et pour les analystes rivés sur les ratios et qu'il faut séduire mais dans les faits le mieux est l'ennemi du bien.

Cela me fait penser à la théorie du zero mort de la doctrine militaire US.En théorie ca marche mais il faut beaucoup de morts avant que ca marche véritablement!!

Les entreprises sont mortelles et le pilotage l'oeil uniquement fixé sur le compteur ne garantit pas contre la sortie de route.

François a dit…

M Bertrand,
J'écris ce blog, non dans un souci de notoriété, mais pour informer mes quelques fidèles lecteurs.
Ayant travaillé à France Télécom auprès de M LP Wenès et de M Olivier Barberot, j'ai trouvé cet article exemplaire, et je l'ai soumis tel que, avec les références nécessaires, à mon petit lectorat qui pense toujours que j'exagère lorsque je raconte ce qui se passe dans cette entreprise.

Je voulais donner d'abord l'information brute, sans caviardage, puis commenter quelques belles phrases, comme "on a fait parler les morts" ou "je ne laisse aucune marge de manœuvre à mes managers".

Ce post s'inscrit en fait dans l'histoire de ce blog où de temps en temps, je parle du management, et des mauvais exemples

Je ne sais pas si j'ai maintenant envie de le faire, ou de mettre des insanités, comme la célèbre CR84, sur les blogs du Nouvel-Obs.
Je suis désolé de ne pas vouloir participer à la création de buzz artificiels.

Pour votre information, il y a néanmoins quelques erreurs dans l'article, notamment sur les raisons du départ de M Didier Quillot.

Slobodan a dit…

François, ne lisez pas le nouvel obs qui est un journal gauchiste de la pire espèce.
La prochaine fois, mettez un lien, on saura qu'il ne faut pas le lire. Et puis, ne prenez pas la peine de laissez une réaction minimaliste comme vous y invite ces pseudo faiseurs d'opinion (qui savent tout, pensent mieux que nous, sont les seuls à pouvoir penser,etc)

François a dit…

Slobodan : le Nouvel Obs est le seul canard à avoir eu le courage d'aller voir M Wenès.
Ca méritait de rester dans les mémoires...

Alain a dit…

M Wenès est "droit dans ses bottes" : il faut préciser que ce sont des bottes Hermès, car il ne s'habille que chez Hermès...

mlecenseurbonsoir a dit…

Dites donc Bertrand, vous êtes de la gestapo ?!! D'ailleurs votre réaction maximaliste n'et pas très originale !

leonpsy a dit…

http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2007/10/le-suicide-chez.html

le suicide chez les militaires. C'est interressant ausi comme thème.
l'étude ne tient pas compte des soldats morts au combat....(vous savez qu'on ne meurt plus pour la france)

leonpress a dit…

bravo François, si vous avez réussi à mettre en boule la rédaction du Nouvel Obs en citant un de ses articles.
Elle devrait pourtant être ravie:cela montre qu'il y a au moins un lecteur (non institutionnnel)car je vois pas qui peut acheter ce journal, à part les cabinets ministériels et la presse concurrente.
bien le bonjour à M Bertrand...

François a dit…

A Léonpsy : vous avez raison : chaque suicide devrait faire l'objet d'une analyse "en arête de poisson" pour comprendre les causes.
On verrait quelques différences : les gens de FT n'ont pas une arme sur eux en permanence (les munitions, dans la poche du treillis, sont les traceuses qu'on a enlevées hier au pas de tir).
La direction de la gendarmerie ou des armées n'a pas pour objectif officiel de faire se suicider les gens.
Celle de FT, si, pourvu que ça fasse "moins un".