jeudi 18 juin 2015

Mon corrigé du bac philo S 2015

Comme chaque année, je vous soumets mes réponses au bac philo, mais bien sûr elles n'engagent pas les correcteurs assermentés.

Bac S :



  • Une oeuvre d'art a-t-elle toujours un sens?
Evitez d'abord de prendre la question au premier degré : il y a bien des tableaux, de Picasso, de Soulages, ou simplement "Bleu" de Klein, dont on ne sait a priori où est le haut ou le bas, et vous pourriez l'accrocher de travers. Seule l'intention de l'artiste peut vous aider.

Une oeuvre d'art a toujours un sens, car si elle n'en avait pas, ce ne serait pas une oeuvre d'art, à l'exception près des oeuvres qui revendiquent le "non-sens", mais cette revendication lui donne quand même un sens. Le "ceci n'est pas une pipe" de Magritte en est une illustration, sans parler de la "Fontaine" de Marcel Duchamp.

Au delà de cette tautologie, on devra admettre qu'une oeuvre d'art a un sens, en ce qu'elle nous communique une émotion. Si elle ne le fait pas, ce n'est pas une oeuvre d'art, ou plus probablement on ne l'a pas comprise. La réaction peut être brutale "c'est pas beau", " mon gamin de 3 ans en aurait fait autant avec ses feutres", et autres réactions de petits bourgeois tentant de passer pour intelligents.

Le problème ne se posait pas dans les mêmes termes pour la peinture ancienne ou classique : le sujet était religieux, mythologique, historique, il avait un sens évidemment didactique, apologétique ou glorieux. Il honorait le souverain, il décorait les églises ou les châteaux.

Mais déjà, on peut découvrir un sens caché, qui ne se décèle pas à première vue. Le portrait de l'Inquisiteur par le Gréco, le portrait du pape Innocent X par Velázquez, le portrait de la famille royale des Bourbons d'Espagne par Goya, sont des charges redoutables dont les sujets n'eurent pas conscience. Pour eux, ils étaient "ressemblants" ; pour nous, ils montrent sa cruauté, sa rouerie, leur dégénérescence.

On en a un autre exemple dans un tableau qui avait beaucoup plu à notre VGE : le "verrou" de Fragonard nous montre une petite scène ancillaire, mais elle est, pour qui sait la regarder, très, très, libertine. "Il n'y a rien à voir", plaisantait Daniel Arasse. 

Mais lorsqu'on a quitté le classicisme ou le réalisme, vers la fin du XIXème, alors l'oeuvre d'art est devenue plus compliquée à comprendre. Des carrés de couleurs, des poèmes désarticulées par l'Oulipo, de la musique non harmonique, ont heurté les contemporains qui ne les comprenaient pas, et sont maintenant considérés comme des chefs d'oeuvre.

Il faut donc apprendre à voir, à sentir. C'est particulièrement vrai pour l'art contemporain. Le temps n'a pas fait son tri, et devant une oeuvre déconcertante, on ne sait par où l'aborder, ni discerner si on est en face d'une supercherie, comme en fabrique Jeff Koons et que M Pinault achète, ni trouver la clé de la compréhension d'une oeuvre déroutante. 

Il faut alors l’apprivoiser, tourner autour, analyser ses émotions, regarder la forme, la structure, la texture, la couleur et les teintes. regarder de près, et de loin, la quitter puis y revenir, pour finalement conclure : c'est une oeuvre d'art, ou c'est une croûte. Vous pouvez aimer ou pas, c'est un autre débat.

La réponse est donc oui : l'oeuvre d'art a toujours un sens, même si on ne le voit pas.


  • La politique échappe-t-elle à une exigence de vérité?
Quel beau sujet, bien d'actualités! La réponse est "oui, la politique peut échapper à l'exigence de vérité", la vérité étant de plus une notion difficile à définir.

Elle ne devrait pas, dans un monde idéal, échapper à cette exigence. Mais l'expérience nous montre que la politique est d'abord le fait des hommes et femmes politiques qui y font carrière, et qui savent que la vérité ne les fera pas élire. Certains, que je ne nommerai pas ici, ont même fait du mensonge la base de leur action. Et cela ne se réduit pas à des critères partisans, c'est une constante de notre vie politique, et il est souvent rappelé l'adage (fructueux) de Jacques Chirac, selon lequel les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent.

Mais les problèmes demeurent, comme la dette qu'on a poussée en avant depuis 30 ans. Mais qui se ferait élire sur un programme alarmiste appelant à de nouveaux impôts, la refonte des "acquis sociaux", le partage plus égalitaire des richesses produites? Personne, et bien fol qui s'y fierait!

Aussi, considérant la situation, le citoyen se doit de réagir. Il vaut mieux un président qui nous dit que son ennemi, c'est la finance, et qui ensuite fait une politique sociale-démocrate douce au patronat en augmentant les impôts et en libéralisant l'économie, qu'un président qui avait promis la relance générale en baissant les impôts des plus riches, et qui nous a laissés avec 800 milliards de dette de plus.

Contre la démagogie triomphante, la révolte est nécessaire. Il faut boycotter tous les profiteurs du système dont les lobbies sont trop puissants pour que les politiques n'osent s'y attaquer, Le choix ne manque pas : Air France (tant que le contrat de travail des pilotes n'aura pas été revu, de gré ou de force), les taxis notamment parisiens, les notaires, les banquiers... Certes l'appel au boycott est illégal, donc il ne faut pas le dire, il faut le faire. 

Il faut siffler tous les "hors-jeux", toutes les décisions qui vont à l'encontre du bien commun sous la pression des puissants. Avec les nouveaux outils de communication, c'est beaucoup plus facile. Alors,  un jour, peut-être, les politiques comprendront qu'ils ont plus intérêt à dire la vérité qu'à nous bercer de belles paroles. Rêvons...


  • Commenter ce texte de Cicéron :
« Comment peut-on prévoir un événement dépourvu de toute cause ou de tout indice qui explique qu’il se produira ? Les éclipses du soleil et de la lune sont annoncées avec beaucoup d’années d’anticipation par ceux qui étudient à l’aide de calculs les mouvements des astres. De fait, ils annoncent ce que la loi naturelle réalisera. Du mouvement invariable de la lune, ils déduisent à quel moment la lune, à l’opposé du soleil, entre dans l’ombre de la terre, qui est un cône de ténèbres, de telle sorte qu’elle s’obscurcit nécessairement. Ils savent aussi quand la même lune en passant sous le soleil et en s’intercalant entre lui et la terre, cache la lumière du soleil à nos yeux, et dans quel signe chaque planète se trouvera à tout moment, quels seront le lever ou le coucher journaliers des différentes constellations. Tu vois quels sont les raisonnements effectués par ceux qui prédisent ces événements.
Ceux qui prédisent la découverte d’un trésor ou l’arrivée d’un héritage, sur quel indice se fondent-ils ? Ou bien, dans quelle loi naturelle se trouve-t-il que cela arrivera ? Et si ces faits et ceux du même genre sont soumis à pareille nécessité, quel est l’événement dont il faudra admettre qu’il arrive par accident ou par pur hasard ? En effet, rien n’est à ce point contraire à la régularité rationnelle que le hasard, au point que même un dieu ne possède pas à mes yeux le privilège de savoir ce qui se produira par hasard ou par accident. Car s’il le sait, l’événement arrivera certainement ; mais s’il se produit certainement, il n’y a plus de hasard ; or le hasard existe : par conséquent, il n’y a pas de prévision d’événements fortuits. »

Un texte intéressant qu'on ne s'attend pas à trouver chez Cicéron, et qui a dû plaire aux matheux. Intéressant, parce qu'on y trouve les prémices de l'analyse physique des phénomènes naturels, comme le calcul des éclipses et le retour des constellations, mais aussi parce qu'il reprend une problématique qui dure toujours : quelle est la cause du hasard? L'ignorance ou l'incertitude des conditions initiales, connues sous le nom de l'effet papillon? Ou bien simplement au coeur de la matière, l'indétermination quantique qui choquait tellement Einstein : "Dieu ne joue pas aux dés!" A quoi Heisenberg répondit en lui demandant pour qui il se prenait, pour oser dire à Dieu ce qu'Il devait faire.

Voltaire s'était moqué dans son Candide de l'idée que tout notre avenir était déjà inscrit dans les cieux, et que donc tout se déroule dans le meilleur des mondes. Il n'y aurait pas de hasard, et pourtant, tout se dérègle...

Le hasard existe, le fait est acquis. Mais le calcul des probabilités a permis de prévoir, dans certains cas, l'irruption d'événements fortuits. On peut calculer des moyennes, des écarts-type, prévoir la hauteur d'eau de crues "centennales" (dont la probabilité d’occurrence est de 1 fois par siècle, par définition).

Donc si on ne peut prévoir si un événement fortuit se produira quand et où, on peut néanmoins supputer qu'il se produira certainement, un jour ici, ou un autre jour ailleurs, maintenant, ou plus tard. La chute d'une grosse météorite sur la terre serait un événement fortuit, mais dont on peut être sûr qu'il se produira au moins un fois d'ici 100 millions d'années.

Donc Cicéron, qui n'avait pas un pois chiche dans la tête, raisonne bien, mais dérape à la fin. On lui pardonne, pour avoir soulevé un problème qui n'est toujours pas résolu, même si on en sait maintenant un peu plus que lui.








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