lundi 7 août 2017

Août 1917 Verdun Souvenirs de mon grand-père (1)

Nous arrivons au centenaire de la bataille dans laquelle mon grand-père fut grièvement blessé le 20 août 1917 devant Verdun. Il est affecté au 303ème  Régiment d'Infanterie.

Je vous mets, pour l'Histoire, quelques extraits de ses Souvenirs.

Devant Avocourt

 Nonorgue n’était pas un surnom mais le nom même de l’officier qui commandait la compagnie à laquelle on venait de m’affecter, la 21ème.

 Je n’oublierai jamais le jour où, pour la première fois, je me trouvai devant cet homme. Il m’avait fait demander par un de ses agents de liaison, et je m’étais trouvé, au fond d’un baraquement en bois, face à face avec l’être le plus antipathique qu’il m’ait jamais été donné de rencontrer. Et tout de suite, un curieux malaise m’avait saisi, comme celui qu’on éprouverait à la vue d’un animal dangereux.

Quelquefois la terre tremblait et gémissait sous les chocs et sous les explosions. Elle se soulevait aussi comme pour s’entrouvrir afin d’engloutir à jamais ces hommes qui lui faisaient horreur et qu’elle ne voulait plus porter. Cependant, elle restait maternelle et protectrice et, à force de souffrir, se faisait presque humaine. Elle avait pitié, au fond, des pauvres hommes qu’elle avait, pendant des siècles, aimés et nourris. Ils le sentaient fort bien d’ailleurs, et sous les monstrueuses et meurtrières rafales, ils se confondaient avec elle jusqu’à ne plus faire qu’une même argile ou une même chair. Elle ne les repoussait pas, elle les acceptait pour le prix d’un peu de peur ou d’un peu de sang. Et puis, le calme un instant revenu, elle les rendait dans un nuage de fumée en leur laissant encore cette force étrange qui vient des profondeurs inviolées qui est celle des roches et des granits tièdes. Mais j’ai senti souvent qu’elle était lasse et indifférente, hostile même mais d’une hostilité qui ne se découvre pas. Elle est la plus forte car elle est la sagesse en opposition permanente avec la folie des hommes. Elle sera surtout la plus forte parce qu’un jour viendra où elle aura tout nivelé, tout recouvert. On dirait qu’elle a conscience de l’avenir et que c’est sa paix, à elle, qui aura raison.

La terre ne pardonne pourtant pas encore qu’on lui ait fait violence et n’accepte pas que ses chemins et ses plaines deviennent des tranchées, ses sources et ses ruisseaux des bourbiers, ses champs et ses prés des entonnoirs, et ses bois et ses forêts des alignements irréguliers de piquets déchiquetés ou calcinés. Elle n’accepte pas non plus, elle, la terre, de devenir la nuit sous les fusées multicolores, un paysage lunaire et désolé. Enfin, elle ne comprend pas, n’admet pas et repousse la guerre qui dénature, bouleverse et anéantit.

 Tout ce secteur portait autrefois le nom d’une forêt et on a conservé sur une carte le nom de cette forêt. On ne voit plus, sur un plan directeur, que des lignes bleues ou rouges, et maintenant ce n’est plus que cette topographie-là qui importe. L’ennemi est pourtant dans le bois de Cheppy, mais on sait surtout qu’il a logé son artillerie ici, dans un angle formé par deux traits rouges. Il possède là des calibres autrichiens, des 88 et des 130 dont on n’entend même pas arriver les obus tant ils sont rapides. On n’a même pas le temps de se coucher et cela éclate à peine au contact du sol, et avec des éclats qui rasent et auxquels même à plat ventre, on n’échappe que difficilement. Et il y a des grenades qu’on appelle des tourterelles, des minnen qui retournent tout en faisant éclater les poumons, et aussi des rafales qui balayent tout ce qui est à découvert. Il y a aussi cette tranchée qui se présente d’enfilade et dans laquelle trois hommes, les plus anciens du régiment, viennent d’être pulvérisés.

 Il parut alors que le destin, en permettant la disparition de ces trois hommes, venait de nous frapper tous d’un deuil spécial. Ces infortunés, qui avaient été de toutes les actions auxquelles avait pris part notre régiment depuis le début des hostilités, ne représentaient-ils pas pour tous comme une possibilité de survivre quand même malgré le temps, malgré les dangers ? Non seulement les dangers passés mais les dangers à venir. C’était donc cela l’infanterie, c’était donc cela la guerre ! On pouvait nourrir l’illusion de demeurer en dépit de tout, mais un jour venait qui n’épargnait personne et même pas ceux qui, en très petit nombre, avaient échappé à la mort. Etait-ce donc vraiment pour plaisanter qu’aux instants de détente on se donnait, sans y croire, cette liberté de prétendre qu’on l’aurait bien un jour, comme tant d’autres, la croix de bois ?

Malgré tout, les hommes tenaient, et je ne cessais d’aller de l’un à l’autre, silencieusement, leur donner à chacun le soutien d’une présence discrète. Ils me regardaient un court instant, puis reprenaient leur garde au créneau, cette garde muette et attentive qui est calme et conscience, honneur et fidélité.

Je ne revois plus les visages, mais sous les casques des mentons bien pris dans des jugulaires et des regards clairs qui ne perdent rien de ce qui est devant eux, du côté de l’ennemi. Ils sont, vu de dos, comme solidement installés sur leurs jarrets tendus et leurs reins qu’entoure le large ceinturon de cuir fauve semblent inébranlables et capables de tout supporter des fardeaux et des fatigues de la guerre. Ils sont tous comme des forces ramassées et prêtes à la détente, à la riposte, à l’action, et ce sont des forces saines et sûres comme seule la terre de France pouvait en réaliser.

 J’ai en tous et en chacun d’eux une confiance infinie et j’éprouve une sorte de fierté audacieuse à me sentir de leur race et de leur sang. Je voudrais tous les protéger, tous les sauver et leur rendre même leurs travaux et leurs fêtes, tout là-bas, au fond de leurs provinces natales. Mais où sont ceux qui foulaient cette terre d’angoisse au temps où elle portait des arbres et des champs, des routes et des maisons ? Je voudrais entendre dans l’air léger de cette soirée où le canon s’est tu le tintement d’un angélus de paix, en imaginant que la guerre n’a pas eu lieu et qu’elle n’aura jamais lieu. Je voudrais les démobiliser tous et me démobiliser moi-même après une victoire à laquelle j’aspire tous les jours et qui a été déjà si lourdement payée qu’on s’étonne qu’elle ne soit pas encore là.


Et quand le soir tombera et qu’avec les premières fusées les canons se réveilleront, avant de réunir toutes les énergies et tous les courages que la nuit perfide et hostile pourra exiger de moi, je me laisserai, pendant une minute, glisser vers le pays des jours anciens, vers le pays des souvenirs.

(à suivre)

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