mercredi 9 août 2017

Août 1917 Verdun Souvenirs de mon grand-père (3)

Voila une carte qui vous permettra de suivre les événements sur le terrain. Verdun est au milieu à droite, Avocourt en haut à gauche, Cheppy au NW d'Avocourt.

Je le revois encore, non pas bouleversé par les torpilles, mais net et intact, tel qu’il m’apparut aux toutes premières lueurs de l’aube, après une relève, en ces instants où l’on essaie de se situer dans l’inconnu d’un secteur nouveau.

Et tout de suite je m’étais attaché à ce petit poste situé à la pointe extrême de nos positions en avant d’Avocourt, sur la rive gauche de la Meuse. J’avais même éprouvé pour lui comme une sorte d’attachement charnel à partir du jour où des avions ayant signalé des rassemblements ennemis dans le bois de Cheppy, il m’avait été plus particulièrement confié à cause des attaques dont il serait probablement l’objet. J’aimais ce petit coin de terre française dont je me sentais si hautement responsable, et nous étions quatre hommes qu’unissait une récente camaraderie, faite de confiance et de loyauté.

Et nous avons tenu tous les quatre quand les mauvaises heures sont venues, tenu dans la fumée et dans le bruit, comme savent tenir ceux qui n’ont plus d’espérance parce que les autres ne savent pas et que, même s’ils savaient, ils ne pourraient pas venir pour soutenir ceux qui se savent sans soutien. C’est tout de même quelque chose de grand que le désespoir car il tend les muscles et les volontés jusqu’à cette inconscience farouche où tout se facilite en se simplifiant. Et magnifiquement on supporte l’enfer en le dominant et il semble qu’on porte en soi quelque chose d’immatériel et d’inconnu rebelle à toutes les mauvaises forces qui se conjuguent pour le déchirement, l’engloutissement, l’anéantissement.

Je voudrais me rappeler les angoisses ou les défaillances, les terreurs aussi, mais je ne sais rien exprimer de certaines heures où je percutais des grenades contre mon casque pendant que les fusils tiraient, que les mitrailleuses crépitaient et que la terre s’entrouvrait alentour de nous sous de monstrueux chocs qui laissaient nos poitrines sans souffle, dans une haletante oppression. Des jours et des nuits passaient et je n’avais même pas une fusée rouge pour demander le barrage d’artillerie. Insensiblement, nos forces s’usaient ou nous abandonnaient, et il arriva un temps où, après avoir fait tout mon possible pour soustraire mes camarades au sommeil, ce dernier s’empara de moi traîtreusement, juste parce que j’avais pensé pendant une seconde à la bienfaisance d’un repos grâce auquel il me serait permis d’oublier jusqu’à ma propre existence. Combien il est inexorable ce besoin de sommeil de la vingtième année, et comment y résister lorsqu’on se sent à la limite de ses forces ?
            
Comme le jour allait se lever, un officier qui s’appelait Gautier se glissa vers moi et m’éveilla brusquement. Je ne le connaissais pas, mais il avait été envoyé de l’arrière pour voir ce que nous étions devenus.

 Ma surprise fut extrême et j’ajoute très désagréable. Je ne savais plus exactement qui j’étais ni où j’étais, mais ce que je savais bien, c’est que j’étais une pauvre chose passible d’un article du Code de Justice militaire, lequel prévoit la peine de mort pour ceux qui s’abandonnent au sommeil en présence de l’ennemi.

 Rien ne se passa, fort heureusement, mais il me resta de cette aventure un souvenir amer que j’ai d’ailleurs depuis longtemps chassé et qui suffirait à m’expliquer pourquoi j’ai conservé de ce petit poste tant aimé l’image qu’il me laissa lorsque j’y pénétrai pour la première fois, et que fidèlement la pellicule de mon West Pocket me conserva longtemps.

(A suivre)

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