samedi 21 janvier 2012

Le Maître

Je viens d'apprendre le décès, à 94 ans, de mon ancien professeur de philosophie, M Jean-René CORROT, universellement connu sous le nom de "Le Maître". Je suis heureux de vous faire partager le texte ci-joint, qui évoque un lointain passé.
François


Cher Maître,


Votre décès me touche, mais montre que la philosophie conserve, puisque vous êtes allé rejoindre Platon, Descartes, Kant, Bergson à l'âge vénérable de 94 ans.


Vous étiez gentil. Touchant même lorsque vous essayiez de nettoyer vos lunettes avec votre mouchoir en confessant que vos enfants avaient "mis de la confiture dessus". On ricanait, car on était des sales gosses.


Vous saviez qu'on en avait pas grand chose à faire, de votre philosophie, en Terminales. Gentiment vous nous donniez des polycop où il y avait l'essentiel de ce qu'il fallait retenir. Grâce à vous, j'ai eu le bac : un 13 inespéré en philo, qui m'a valu d'échapper à l'oral de repassage... Je les regrette ces polycop, je suis sûr qu'ils m’intéresseraient maintenant...


Vous étiez philosophe. Vous acceptiez de monter au poteau, condition sine qua non  pour que les cyrards arrêtent le chahut. Vous montiez, et vous faisiez votre cours pendant que les cyrards lisaient leurs revues favorites genre "Raid", ou se délectaient avec le règlement intérieur de l'Infanterie. C'était aussi des sales gosses.


Vous étiez philosophe. Un jour, vous avez voulu faire l'appel. Tout le monde était là. Au milieu du cours, on frappe à la porte et notre camarade X (dois-je encore garder son anonymat?) entre, et va s'installer à sa place au fond. Vous avez accepté le fait, malgré la perception contradictoire de votre expérience du réel. C'était pourtant simple : le bâtiment en travaux était couvert d’échafaudages, il était facile de se glisser dans le renfoncement du mur, puis de sortir par la fenêtre pour se représenter à l'entrée.


Vous étiez philosophe. Un jour, un camarade rapporte triomphalement une boite de capotes. Pendant votre cours, il en gonfle une, jusqu’à ce qu'elle prenne une taille... disproportionnée. "M Untel, veuillez ne pas jouer au ballon pendant le cours". "Mais, Maître, ce n'est pas un ballon!". 


Vous étiez philosophe. Le prof de maths nous explique le raisonnement par récurrence, et ajoute que ça ne fait pas un pli pour les matheux, mais que les philosophes trouvaient à y redire. Sous entendu : ces tarés coupent les cheveux en 4, et ne comprennent rien. A la pause, on vous saute dessus. On apprend que, docteur en philo, vous aviez commencé par une licence de maths. Timidement, vous nous dites que, dans le temps, vous aviez écrit des choses "pas idiotes" sur le sujet. Comment retrouver "ces choses"? Maintenant, j'aimerais les lire.


Maître, vous avez distribué de la confiture à des cochons (que nous étions)! Margaritas in porcos, disaient les Anciens. J'espère cependant que vous avez été heureux.


Requiescas, cher Maître.

2 commentaires:

jeanne a dit…

Merci François pour cette belle lettre.
Votre Maître avait beaucoup d'humour, et d'amour à distribuer, il a donc été heureux parmi "ses sales gosses" et soyez sûr qu'il est maintenant pleinement comblé

soeurette a dit…

Très touchant : je regrette de ne pas l'avoir eu comme prof ce cher Maître... En tout cas il a réussi à marquer les esprits des "sales gosses"....